Abraham Lincoln et la religion

200 Years Anniversary of Jefferson's Letter on Separation of Church and State

Conference 28 and 29 September 2002, France

Abraham Lincoln et la religion:
sphère privée et sphère publique dans la vie politique américaine

Lecture par prof. Olivier Frayssé (Université de Paris Sorbonne)

 


Introduction

Abraham Lincoln, si l'on en croit les sondages effectués tant auprès du grand public que des historiens, est le plus grand des présidents des États-Unis. Sa popularité est pain béni pour les présidents qui lui ont succédé et qui essaient de se couvrir de son autorité, y compris le président actuel, et aussi pour beaucoup de personnalités religieuses. Il a d'ailleurs fait l'objet d'une tentative de récupération par divers écrivains religieux alors que son cadavre était encore chaud, et, aujourd'hui encore, des ouvrages paraissent régulièrement, qui insistent sur tel ou tel aspect de l'influence de la culture puritaine sur son éthique et ses prises de position, sans dire un mot de la réalité de son rapport à la religion (Greenstone, J. David, The Lincoln Persuasion, Princeton, Princeton University Press, 1993).

Disons-le bien haut: il y a quelque chose de sacrilège dans le fait de mêler dans la même bouche le nom de Lincoln et l'invocation d'une Amérique qui serait le pays même de Dieu, God's own country.

En effet, le paradoxe est que ce martyr barbu, ce fils d'un charpentier né dans une cabane de rondins qui servait aussi d'étable, cet émancipateur assassiné un Vendredi Saint, n'était certainement pas un chrétien, mais tout au plus un déiste, qu'il a résisté à la pression des bigots, qu'il était très attaché à la séparation des églises et de l'état et a su déjouer les pièges de la confusion du politique et du religieux avec un grand courage et un grand talent dans des circonstances particulièrement difficiles.

Je souhaite aborder trois points dans le cadre de cette communication: le rapport de Lincoln à la religion et à la pratique religieuse; la problématique de la séparation dans son activité politique, en particulier pendant sa présidence; enfin, et en guise de conclusion, j'aimerais ébaucher une réflexion autour des interrogations spirituelles de Lincoln sur le sens de l'histoire.

Mes sources sont des textes de Lincoln lui-même, et, avec beaucoup de prudence, quelques témoignages de contemporains, tous suspects d'avoir tiré la couverture à eux dans le débat sur les opinions religieuses de Lincoln.

Examinons d'abord les rapports d'Abraham Lincoln avec la religion et la pratique religieuse.


Abraham Lincoln et la pratique religieuse

Abraham Lincoln est né dans le Kentucky, un état esclavagiste, en 1809. Son père, Thomas était charpentier et petit exploitant agricole. Il était anti-esclavagiste, comme beaucoup de "petits blancs" du Sud de l'époque, victimes de la concurrence des esclaves sur le marché du travail et de la domination des grands propriétaires esclavagistes sur les institutions et la législation.

Thomas appartenait à la religion baptiste, qui rejetait l'esclavage. Les baptistes américains, très populaires sur la Frontière (les plus populaires avec les Méthodistes), étaient d'ardents défenseurs de la séparation des églises et de l'état, dont ils avaient été les pionniers avec Roger Williams dans le Massachusetts; ils n'avaient quasiment pas de dogme et laissaient chacun libre de ses interprétations de la Bible. Pour un baptiste, chacun peut entrer directement en contact avec Dieu, sans même passer par le baptême ou la communion tels qu'ils la pratiquent. Une grande place est faite à l'émotion, très peu au raisonnement.

En 1817, les Lincoln émigrent en Indiana, état libre. A partir de cette date, les Lincoln n'adhèrent plus à aucune église. Le jeune Abraham n'a donc reçu que peu d'instruction religieuse et celle qu'il a eue, avant l'âge de huit ans, était pour l'essentiel une invitation à lire la Bible et à se laisser aller à ses émotions au moment des cérémonies. Il n'a d'ailleurs pas reçu beaucoup d'instruction tout court (six mois d'école au total, par bribes), et est un parfait autodidacte.

Lincoln gardera toute sa vie une grande distance à l'égard des propagandistes religieux et des dogmatiques. Adolescent, il s'amuse des prédicateurs enflammés qu'il imite, juché sur une souche d'arbre, pour la plus grande joie de ses petits camarades; il écrit même, dit-on, une parodie biblique à l'occasion du mariage de ses voisins. Ce qu'il n'aime pas dans la religion exaltée et primitive de la Frontière, c'est ce qu'il perçoit comme un débordement de l'émotion, qu'il s'agisse des gémissements exaltés des Baptistes ou les transes des Méthodistes qui promettent le feu et le soufre aux pécheurs qui ne se repentent pas. Lincoln déteste la violence, et le langage des prédicateurs est souvent une forme de violence. En outre, il se méfie de l'émotion, auquel il préfère le sentiment et surtout la raison.

Très tôt dans sa jeunesse, il a lu Le Siècle de raison, de Tom Paine, et les Ruines, de Volney, les deux ouvrages rationalistes qui circulaient à son époque. S'il pratique un culte, c'est celui de la Raison, comme en témoigne son "Discours sur la Tempérance" de 1842. Il commence par y régler leur compte aux prédicateurs qui menacent les alcooliques des foudres de l'enfer, en utilisant, comme souvent, l'arme de l'humour: "Allez, Paddy, tu ferais mieux de laisser cette pelle que tu es en train de voler, sinon tu le paieras au jour du Jugement Dernier. Crénom d'une pipe, si vous me faites crédit jusque là, j'en prends une deuxième, au cas où." (Temperance Address, 22 février 1842, CW 1, 276).

IN ENGLISH: "Better lay down that spade you're stealing, Paddy, - if you don't, you'll pay for it at the day of judgment. By the powers, if ye'll credit me that long, I'll take another, jist."

Et il conclut sans un mot de référence à Dieu, mais avec une dévotion particulière pour la Raison, en annonçant sa certitude qu'un jour " l'esprit, l'esprit qui conquiert tout, règnera sur le monde [il s'agit de l'esprit humain rationnel, mind, et non de l'Esprit avec un grand E, the Spirit; c'est lui, et non Dieu qui doit régner sur la terre, nous sommes très loin du " Notre Père, que ton règne arrive… "]. Quel aboutissement glorieux ! Vive la fin de la folie ! Vive le règne de la Raison! "

IN ENGLISH: "mind, all conquering mind, shall live and move the monarch of the world. [Notice the use of the word mind, not spirit. The human mind, not God, should reign on earth. Contrast with "Our Father, thy Kingdom come"] Glorious consummation! Hail fall of Fury! Reign of Reason, all hail!"

C'est ce côté rationnel qui l'empêche de trouver dans l'espoir d'une vie future une consolation devant la perspective de la mort. L'analyse de tous ses propos écrits ou rapportés montre à l'évidence qu'il n'a jamais cru à l'immortalité de l'âme, au point de ne jamais utiliser, dans les nombreuses lettres de condoléances qu'il est amené à écrire, les poncifs de l'époque tels que "vous retrouverez le cher disparu au ciel". C'est d'autant plus frappant que, toute sa vie, il a été obsédé par l'idée de la mort, de la brièveté de la vie, et que ce sentiment accompagnait ses fréquentes crises de mélancolie. Son rejet de la fiction consolatrice n'en est que plus héroïque. Il n'entrevoyait sa survie après la mort que sous la forme du souvenir que garderaient les générations futures des actes justes qu'il parviendrait à réaliser. C'est sans doute le grand ressort de son ambition généreuse, et nous pouvons dire qu'il a réussi au-delà de ses espérances (Bruce, Robert V., "The Riddle of Death", in Gabor S. Boritt, ed., The Lincoln Enigma: The Changing faces of an American Icon, New York, Oxford University Press, 2001, 130-145).

On voit bien que cette prise de position philosophique sur la mort est incompatible avec l'appartenance à une religion, nécessairement fondée sur la promesse d'un au-delà, et que le type particulier d'ambition de Lincoln, qui place entre ses seules mains la charge d'assurer son salut éternel, est aux antipodes de l'humilité chrétienne. Lincoln était pourtant très humble, dans le sens où il avait toujours le sentiment qu'il devait encore travailler pour être digne de sa réussite.

Lincoln n'a jamais appartenu à aucune communauté religieuse, ce qui a eu des conséquences sur sa carrière politique. En 1846, il est devenu la cible d'une campagne de rumeurs déclenchée par son adversaire aux élections pour la Chambre des représentants des États-Unis, un pasteur méthodiste qui l'accuse d'athéisme. Lincoln dément, mais son démenti est très éclairant. Il y affirme ceci:

Puisque dans certaines parties de la Circonscription circule une accusation contre moi, dont la substance est que je tournerais ouvertement la Religion Chrétienne en dérision, j'ai résolu de suivre le conseil de mes amis et de m'exprimer sur ce sujet en publiant ce tract. Il est exact que je n'ai jamais appartenu à aucune Église Chrétienne ; mais je n'ai jamais nié la vérité des Écritures ; et, dans mes paroles, je n'ai jamais manqué de respect de manière intentionnelle à l'égard de la religion en général, ou de n'importe quelle église Chrétienne en particulier. Il est vrai que dans ma jeunesse j'avais tendance à croire à ce que l'on appelle, si je comprends bien, la " Doctrine de la Nécessité", selon laquelle l'esprit humain est poussé à l'action ou mis en repos par une force sur laquelle il n'a pas lui-même de contrôle ; et il m'est arrivé, devant un petit groupe d'amis (un, deux ou trois) mais jamais en public, de défendre cette thèse. Cependant, j'ai cessé d'en parler depuis plus de cinq ans. Et j'ajoute que j'ai toujours tenu pour acquis que plusieurs églises chrétiennes partagent ce point de vue. (…) Je ne pense pas pouvoir soutenir la candidature à un emploi public d'un homme qui serait un ennemi déclaré de la religion, et qui la tournerait ouvertement en dérision. La question des conséquences éternelles d'une telle attitude, qui se place sur un plan supérieur, je le laisserais la régler avec son Créateur, mais je ne pense pas qu'un homme ait le droit choquer la sensibilité de la communauté où il se trouve résider, ou d'attenter à sa moralité.

Comme l'avocat brillant qu'était Lincoln l'enseignait lui-même, "n'avancez jamais des arguments dont vous n'avez pas besoin, de crainte d'être obligé de prouver ce que vous ne pouvez pas prouver. " N'importe quel avocat ferait de son tract la lecture suivante:

Je n'ai jamais appartenu à aucune Église Chrétienne; je n'ai jamais affirmé la vérité des Écritures; il m'est arrivé de manquer de respect à l'égard de la religion en général, ou d'une église Chrétienne en particulier, mais c'était sans mauvaise intention; j'ai cessé de défendre le fatalisme depuis plus de cinq ans devant mes amis, mais je n'en pense pas moins; la question des conséquences éternelles du blasphème m'indiffère absolument; Je pourrais parfaitement soutenir un candidat qui serait athée pourvu qu'il ne mette pas en danger la liberté de culte et qu'il ne se moque de la religion qu'en privé; je ne pense pas qu'un homme ait le droit de choquer la sensibilité de la communauté où il se trouve résider, ou d'attenter à sa moralité.

L'avant-dernière phrase semble tout droit sortie des Constitutions d'Anderson, texte fondateur de la franc-maçonnerie qui exclut "les athées stupides et les libertins irréligieux" (Anderson's Constitutions, Constitutions d'Anderson, 1718, ed. Daniel Ligou (Paris : Edimaf, 1994) 108), et l'on sait que Lincoln, s'il n'a jamais été maçon, a subi très tôt d'importantes influences maçonniques. La dernière illustre bien le conformisme politique général de Lincoln à cette époque, son sens aigu du possible en politique, mais aussi son aversion pour la violence, même verbale, et l'excès.

On sent bien que Lincoln, qui se pose des questions philosophiques, est tout sauf religieux. L'essentiel de sa pratique religieuse est familiale. Il épouse Mary Todd devant un ministre du culte épiscopalien en 1842 (le mariage civil n'est pas une option à cette époque). En 1850, leur second fils Edward, qui allait avoir quatre ans, meurt. Un pasteur presbytérien soutient Mary Todd Lincoln dans cette épreuve et l'amène à rejoindre son église. Lincoln loue un banc à l'église pour son épouse et l'accompagne de temps en temps à l'office. Les Lincoln fréquenteront également le culte presbytérien à Washington après l'élection à la présidence. Après la mort de leur deuxième fils William en 1862 à l'âge de onze ans, qui coïncide avec les heures les plus tragiques et les plus décisives de la Guerre de Sécession, Lincoln commencera à se poser plus de questions sur Dieu, nous y reviendrons.

Ce simple récit chronologique nous renseigne sur la pratique religieuse de Lincoln: elle est liée aux événements de sa vie privée, à la perte de ses enfants, et surtout, au soutien qu'il a voulu apporter à son épouse.

Confronté à la bigoterie dans sa vie politique, victime de l'intolérance, il a su réagir avec fermeté, prudence et humour. Mais la problématique des rapports entre le politique et le religieux va prendre une toute autre ampleur dans sa vie à partir du milieu des années 1850, et surtout lorsqu'il devient président en 1861. Cette période va en effet le mettre à l'épreuve sur la question de la séparation des églises et de l'état, et aussi, celle de la séparation du domaine religieux et du domaine politique.

 

Sphère privée et sphère publique: séparation et compromis

Disons tout de suite que Lincoln a toujours été attaché à la séparation des églises et de l'état. Dans son premier grand texte politique, le "Discours sur la préservation de nos institutions politiques", lu le 27 janvier 1838, au Young Men's Lyceum de Springfield, Illinois, il dénonce le principe de l'union de l'église et de l'état et évoque "la plus noble des causes, la fondation et la préservation de la liberté civile et religieuse". The noblest of causes, the establishment and maintenance of civil and religious liberty. (The Collected Works of Abraham Lincoln, ed. Roy P. Basler (New Brunswick : Rutgers University Press, 1953 et 1974 (Supplément), ci-après CW, CWS, 1, 114).

Pendant sa présidence, Lincoln, n'a pas été confronté à des tentatives de remise en cause du principe de séparation. Le seul problème touchant aux rapports entre l'état et les religions auquel il est confronté concerne les Juifs. Le général Grant, qui n'était pas encore général en chef, publie une instruction excluant les Juifs des zones sous son autorité, au motif que les marchands juifs qui suivaient l'armée "violaient toutes les règles sur le commerce" en temps de guerre. Lincoln, saisi de l'affaire, juge qu'il est illégal de prendre une mesure contre les Juifs, "en tant que groupe" "as a class" et charge le Général en chef, Halleck, de révoquer cet ordre, ce qu'il fait. Lincoln se montre également favorable à une demande de modification de la législation pour permettre la présence d'aumôniers juifs dans les armées à côté des aumôniers chrétiens, et cette modification intervient le 17 juillet 1862. Face à une opinion publique largement antisémite, et un corps des officiers plus antisémite encore, Lincoln maintient le principe de neutralité religieuse de l'état (Neely, Mark. E, Jr., The Fate of Liberty : Abraham Lincoln and Civil Liberties, New York, Oxford University Press, 1991, 107-109).

Mais il est confronté à un autre problème, très épineux, celui de la séparation du politique et du religieux, qui devient particulièrement compliqué dans les années 1850. En effet, la question qui devient centrale dans l'histoire américaine et dans les préoccupations de Lincoln à ce moment est celle de l'esclavage. Or, cette question a une forte connotation morale (contrairement aux débats sur le protectionnisme, la monnaie, les chemins de fer, etc., qui faisaient le pain quotidien de la politique nationale jusqu'alors) et elle avait donné lieu à un engagement particulier de nombre d'organisations religieuses protestantes.

Certes, la condamnation morale de l'esclavage au Sud, qui était très répandue dans le Nord, n'a pas débouché sur une action pratique avant 1854, sauf de la part des abolitionnistes, qui étaient très minoritaires. Il a fallu attendre les menaces d'extension de l'esclavage dans les territoires de l'Ouest pour que le Nord se réveille. Lincoln est d'ailleurs jusqu'en 1854 un bon exemple de l'inconséquence, voire de la pusillanimité de ceux qui, au Nord, condamnaient l'esclavage sur un plan moral, mais qui, pour des raisons politiques, ne faisaient rien.

Cela dit, une fois que la condamnation morale se traduit pratiquement, ceux qui sont les plus anti-esclavagistes les plus anciens et les plus motivés se présentent naturellement sur le devant de la scène, avec leurs sermons désormais à la mode. Ils entrent en concurrence avec des politiciens plus professionnels, moins impliqués personnellement sur le plan moral, mais prompts à se parer des oripeaux du moralisme pour rester dans la course. Et, bien entendu, l'avantage du moralisme religieux, c'est qu'il fournit du prêt à porter en matière d'oripeaux.

Lincoln se trouve donc tout naturellement confronté à une pression considérable qui vise à lui faire adopter le langage des anti-esclavagistes chrétiens. Il reçoit des dizaines de visiteurs tous les jours, et les ecclésiastiques, les "délégations de chrétiens" sont assidus auprès de lui pour plaider la cause de l'abolition de l'esclavage, alors qu'il n'y est pas encore décidé avant juillet 1862, car, bien qu'anti-esclavagiste, il estime que l'abolition remet en cause le droit de propriété, et que les conditions politiques ne sont pas réunies.

Bon gré, mal gré, sous pression, il va adapter son discours politique pour tenir compte de la dimension religieuse. Parfois, il reste ferme sur ses positions. Parlant de son grand rival pour la nomination Républicaine comme candidat à la présidence, William H. Seward, il rejette sa formulation selon laquelle il existerait une "loi supérieure" (higher law) à la Constitution. Ce texte est habituellement interprété comme un exemple de plus du légalisme de Lincoln, mais, à y bien regarder, c'est aussi une affirmation de la primauté du politique sur le religieux (footnote: "Je suis d'accord avec Seward sur le "conflit irrépressible", mais je ne cautionne pas sa doctrine de la loi supérieure.", "I agree with Seward in his Irrepressible Conflict, but I do not endorse his "Higher Law" doctrine." Note en marge du Missouri Democrat, 17 mai 1860, CW 4, 50).

Parfois, il cède, signe une proclamation ordonnant un jour de jeûne national à la demande du Congrès (Le 12 août 1861, CW 4, 482) et, lorsqu'un autre anti-esclavagiste pieux, Salmon P. Chase, lui suggère d'inclure une référence à Dieu dans la Proclamation d'émancipation des esclaves, il y consent.

Et de fait, à partir de ce tournant qui voit le but de guerre du Nord devenir l'abolition de l'esclavage et non plus seulement la restauration de l'Union, on va trouver la mention de Dieu de plus en plus fréquemment dans les déclarations du président.

Mais la manière dont Lincoln parle de Dieu est très éclairante. C'est toujours avec beaucoup d'originalité, de distance, en gardant une vision critique. Le Dieu dont il parle ne ressemble pas à ce Dieu des armées qu'on embauche pour clôturer un discours guerrier. Il n'est même pas le Dieu personnel des religions révélées, mais bien plus tantôt une métaphore du destin, tantôt une figure de la justice et de la raison universelles.

Examinons son deuxième discours inaugural de mars 1865, après sa réélection en 1864, et quelques semaines avant la victoire sur les Sécessionnistes et son assassinat. C'est un texte de deux pages, dont la moitié ou presque est consacrée à une réflexion sur le sens de l'histoire et où Dieu intervient à chaque ligne (4 mars 1865, CW 8, 332-333):

Chacun [des deux camps] s'attendait triompher plus facilement, et à ce que l'issue soit moins radicale et moins incroyable. Les deux camps lisent la même Bible, prient le même Dieu, et chacun invoque son aide contre l'autre. Il peut paraître étrange que quiconque ose demander le secours d'un Dieu juste pour continuer à gagner son pain à la sueur du front des autres ; mais ne jugeons pas, de peur d'être jugés. Les prières des deux camps ne pouvaient pas être exaucées toutes les deux, et aucune des deux ne l'a été complètement. Les desseins du Tout-puissant sont impénétrables.

IN ENGLISH: Each [party] looked for an easier triumph, and a result less fundamental and astounding. Both read the same Bible, and pray to the same God, and each invokes His aid against the other. It may seem strange that any man should dare to ask a just God's assistance in wringing their bread from the sweat of other men's faces. But let us not judge, lest we be judged. The prayers of both could not be answered, that of neither has been answered fully. The almighty has his purposes.

Un peu plus loin, il essaie de donner une explication à ces desseins impénétrables, et livre une interprétation très matérialiste sous le vernis biblique:

(…) Si nous admettons que l'esclavage aux États-Unis est un de ces scandales, qui, dans la providence de Dieu, doivent nécessairement arriver, mais qui, après avoir épuisé le temps qu'Il leur avait imparti, doivent disparaître de par Sa volonté, et qu'Il a envoyé cette terrible guerre au Nord et au Sud, comme le malheur qui doit échoir à celui par qui le scandale est arrivé, il y a t il là quelque chose qui soit en contradiction avec les attributs que ceux qui croient en un Dieu vivant Lui prêtent toujours?

IN ENGLISH: If we shall suppose that American Slavery is one of those offences which, in the providence of God, must needs come, but which, having continued through His appointed time, He now wills to remove, and that He gives to both North and South, this terrible war, as the woe due to those by whom the offence came, shall we discern therein any departure from those living attributes which the believers in a Living God always ascribe to Him.

On remarque comment Lincoln se démarque ici de ceux qui croient en un Dieu personnel. Traduit en langage matérialiste, il nous dit que l'esclavage a été une nécessité historique qui a fait son temps et qui doit disparaître, et que le fait d'avoir accepté si longtemps une institution injuste coûte très cher, que ce soit au Sud qui en a profité directement ou au Nord qui en a profité indirectement et a laissé faire.

Et il conclut:

Que ce terrible fléau de la guerre disparaisse rapidement, c'est notre espoir le plus sincère, et notre prière la plus ardente. Mais, si Dieu veut qu'elle continue jusqu'à ce que toutes les richesses accumulées par le travail non payé des esclaves aient été détruites et jusqu'à ce que chaque goutte de sang arrachée par le fouet ait été payée par une goutte de sang tirée par l'épée, alors que ce qui a été dit il y a trois mille ans soit redit aujourd'hui, " les jugements du Seigneur sont justes et bons". Sans malveillance à l'égard de qui que ce soit, avec charité envers tous, avec la fermeté du bon droit, tel que Dieu nous permet de le comprendre, finissons le travail dans lequel nous sommes engagés.

IN ENGLISH: Fondly do we hope, -- fervently do we pray - that this mighty scourge of war might speedily pass away. Yet, if God wills that it continue, until all the wealth piled by the bond-man's two hundred and fifty years of unrequited toil shall be sunk, and until every drop of blood drawn with the lash, shall be paid by another drawn with the sword, as was said three thousand years ago, so still it must be said "the judgments of the Lord are true and righteous altogether."With malice toward none; with charity for all; with firmness in the right, as God gives us to see the right, let us strive on to finish the work we are in (…)".

On voit que le Dieu dont il s'agit ici est une simple métaphore de la justice dans la première phrase, et de la raison dans la seconde. Mais si Lincoln parle de Dieu, ce n'est pas non plus un hasard, ni simplement l'utilisation d'un langage compréhensible pour ses auditeurs.

Il a en effet une réflexion personnelle sur le concept de Dieu, qui nous éclaire également sur l'histoire, et j'aimerais conclure là-dessus.


Religion et politique: inconscient collectif et rôle de l'individu dans l'histoire

Comme nous l'avons vu, à partir de 1862, le discours de Lincoln change. C'est d'ailleurs de 1862 que les historiens datent un "fragment sur la religion" (18 septembre 1862?, CW 5, 403-404) où son fatalisme réapparaît associé, pour la première fois, au concept de Dieu. Il y a bien sûr l'impact de la mort tragique de son fils, mais la situation politique, marquée par la proclamation d'émancipation, conçue par lui à la mi-1862, est sans doute l'élément déterminant.

"N'est-il pas étonnant que moi, un homme tout à fait simple, ait été drossé au milieu d'événements si importants?", s'interroge Lincoln. Ce sont des millions d'hommes simples qui, avec lui, se sont trouvés au milieu d'une tempête qu'ils ont du mal à comprendre. Mais Lincoln est au centre, tout repose sur lui. Toutes les études montrent qu'il a joué un rôle crucial, et que sa personnalité a été un élément capital de la victoire de l'Union sur la Sécession.

Et pourtant, il dit avec une grande franchise en avril 1864: "Je ne prétends pas avoir contrôlé les événements, mais j'avoue carrément que j'ai été contrôlé par eux" (Lettre à Albert G. Hodges, 4 avril 1864, CW7, 282).

Le psychologue Carl Jung dit fort justement: "la règle psychologique est que lorsqu'une situation intérieure n'est pas rendue consciente, elle apparaît à l'extérieur, sous la forme du destin." (Collected Works 1953-78: 20 volumes, 9, 126).

Cette situation intérieure est la conséquence de l'histoire individuelle de chaque homme, mais aussi le produit de l'histoire de l'humanité à une période donnée. C'est parce que Lincoln n'était pas conscient de la nécessité historique de l'abolition de l'esclavage qu'il s'est senti contraint d'agir par une force supérieure et mystérieuse.

Le philosophe marxiste Plekhanov, parlant de Moïse, des Puritains, de Cromwell et de Mahomet, dit fort justement: "l'histoire en effet montre que le fatalisme même, non seulement n'est pas toujours un obstacle à l'activité pratique, mais, au contraire, s'est révélé à certaines époques la base psychologique nécessaire d'une activité intense." (Plekhanov, George, "Le rôle de l'individu dans l'histoire ", 1898, in Œuvres Philosophiques, tarduction Lucia et Jean Cathala, 2 vols. Moscou, Éditions du Progrès, 2, 309).

Cela ne signifie nullement que Lincoln, ou tout autre homme d'action perde son libre arbitre en se soumettant à la nécessité historique. En effet, Lincoln avait toujours été hostile à l'esclavage, et, en ce sens, on ne peut pas parler de soumission contre nature. Ainsi se vérifie un propos d'Hegel que Plekhanov retraduit ainsi: " … l'homme n'est pas seulement un instrument de la nécessité qui ne peut pas ne pas l'être: il veut l'être, il veut l'être de toutes ses forces, et il ne peut pas ne pas le vouloir. C'est l'aspect de la liberté, et d'une liberté qui naît de la nécessité ou, plutôt, d'une liberté qui s'identifie à la nécessité. C'est la nécessité devenue liberté." (Ibid., 315).

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