L'Humanisme et le ketchup, ou le futur de l'Humanisme
Extraits d'un article de Babu Gogineni ; Traduction: Sam Ayache
Qu'est-ce que l'Humanisme exactement, qu'est-ce que cela signifie dans le monde moderne et en quoi peut-il àªtre porteur de sens dans ce nouveau siècle - et ce qui est plus important, en quoi ressemble-t-il à du ketchup ? Ce sont les questions que je souhaite aborder. Dans l'histoire classique, cinq aveugles ont donné cinq descriptions différentes de l'éléphant. Voici ma version de l'éléphant Humaniste, mais avec les yeux grand ouverts.
Je crois que notre Humanisme est une philosophie vivante de la liberté et de la démocratie (Tarkunde) ; en fait ma propre adhésion à l'Humanisme organisé est venue via un intéràªt pour les droits de l'homme et la démocratie. Mon athéisme est une part importante de mon identité, mais ce n'est pas ce qui m'a poussé à l'activisme Humaniste. Dans la vie sociale, je crois que notre engagement pour la dignité humaine devrait conduire à nous opposer à tout ce qui fait de l'homme un instrument au service d'un but «supérieur» : Dieu, la nation, la religion, la communauté, la classe, la caste ou la croyance. Notre attachement à la raison et au caractère raisonnable devrait devenir le moyen de s'attaquer aux problèmes humains. Notre scepticisme - car nous sommes sceptiques, je crois, et non cyniques - devrait nous aider à jeter un regard critique sur notre monde et nous aider à l'améliorer pour nous-màªmes et pour les autres. Je crois que notre engagement social devrait servir à reculer toujours plus loin les frontières de la liberté humaine responsable.
Bien sûr, l'Humanisme est tout à la fois une philosophie sociale et personnelle. Comme la philosophie personnelle de l'àªtre humain, l'Humanisme essaie d'aider à répondre aux grandes questions de la vie. Nous essayons de trouver à quoi sert ce monde, ce que nous faisons ici et comment mener au mieux une vie qui soit autant satisfaisante au plan personnel qu'utile au plan social. Il est aussi vrai que nous essayons de donner un sens à notre vie parce que nous ne voyons aucun autre but prédéterminé que celui que nous lui donnons. . Ici nous essayons de répondre à quelques questions auxquelles traditionnellement la religion a essayé de répondre. Mais la philosophie n'est pas la théologie et l'Humanisme n'est pas une religion. La différence essentielle est que tandis que nous pouvons nous occuper des màªmes questions que la religion, nous ne nous intéressons pas aux éternelles réponses de la religion - pour nous ce qui est permanent ce sont ces questions. C'est la recherche de la vérité qui est plus importante pour nous, non sa possession (Venkatadri). L'Humanisme n'est rien sinon une interrogation continuelle sur l'univers et sur la place que nous y occupons.
Humanisme et sélection naturelle
Notre compréhension naturaliste de l'univers, la valeur que nous attachons à l'esprit scientifique, notre conception de l'àªtre moralement autonome, notre loyauté envers la culture démocratique, notre désir de reconstruire le monde, notre sens des responsabilités envers nos frères humains et envers le reste de la nature, notre compréhension de la vraie nature de la beauté, et notre appréciation des beaux-arts et de la culture raffinée : tout cela a un rapport avec un mode de vie - un mode de vie qui mérite d'àªtre adopté par le monde. Cet espoir a été exprimé avec éloquence dans les années 1970 quand le Manifeste Humaniste II a été lancé avec la grande déclaration que le siècle suivant - celui-ci - peut àªtre et devait àªtre un siècle Humaniste. Malheureusement, nous ne sommes pas encore dans ce siècle Humaniste. Il y a maintenant une coalition d'irrationalisme - de religion alliée avec les valeurs tribales de nation - et un dédain largement répandu pour les valeurs humaines qui nous fait régresser dans notre mémoire sociale d'intolérance et de non prise en considération de nos frères humains.Il y a trois cents ans les phares brillants du monde étaient nos ancàªtres spirituels. Donnez le nom d'un réformateur social d'il y a quelques siècles, il est très vraisemblable que c'était un Humaniste - nos ancàªtres spirituels étaient ceux qui exprimaient les visions inspirées pour le monde et les dirigeants du peuple - pas simplement des chefs d'organisations, comme c'est le cas aujourd'hui. Aujourd'hui le monde n'est plus en train d'àªtre rebà¢ti à l'image de l'Humanisme. Je pense que nous avons perdu cette bataille parce que par un processus continu d'auto-élimination nous nous sommes poussés en dehors du courant principal des activités humaines, au travers de nos débats sans fin au sujet de la religion et de Dieu : ceci a été diagnostiqué de faà§on célèbre par un collègue humaniste comme «la paralysie par l'analyse».
Il m'apparaà®t que quelques fois nous les Humanistes nous ne pràªchons màªme pas ce que l'autre bord pratique ! Pour nous remettre sur les rails, nous devons nous reconnecter avec la grande tradition Humaniste. Pour l'inspiration, rappelons-nous l'un de nos ancàªtres spirituels, Thomas Paine. Quand Benjamin Franklin a dit : «Là o๠est la liberté, là est mon pays», Thomas Paine a si noblement répondu :«Là o๠il n'y en a pas, c'est le mien !» C'est là que nous devons àªtre : là o๠il y a un déficit de liberté, afin que nous puissions nous battre pour elle et pour l'appliquer. Est-ce que les Humanistes des temps modernes sont sur les barricades ? Non. Le signal d'alarme lancé à l'Humanisme organisé est très clair : il n'y a pas de raison pour que l'Humanisme triomphe dans le monde d'aujourd'hui si nous continuons à àªtre comment nous sommes - après tout, nous croyons à la sélection naturelle de Darwin ! Si l'Humanisme ne signifie pas une vie meilleure pour le peuple, si cela ne fait pas de différence dans leur vie, pourquoi cela attirerait-il quelqu'un ?
Le monde à notre image
Nous avons besoin d'un renouveau et d'un rajeunissement. Pour cela, nous avons besoin d'identifier les problèmes les plus pressants du monde - et en tant que groupes d'individus qui s'impliquent, nous avons besoin d'appliquer les principes libérateurs de l'Humanisme à la solution de ces problèmes ou de donner des instructions pour de nouveaux changements. Aujourd'hui, des changements immenses se produisent dans le monde, et il y a un grand besoin pour que les Humanistes jouent un rà´le actif dans les processus globaux et qu'ils influencent ces développements. Màªme si le monde d'aujourd'hui est un endroit plus heureux qu'il n'a jamais été dans le passé, il y a plusieurs tendances dérangeantes qu'il faut aborder.On nous dit qu'un nouvel Ordre Mondial est en train de s'établir - quel terme trompeur, il n'y a pas d'ordre discernable dans ce nouveau monde ! Le soi-disant ordre mondial est lié au pouvoir militaire et aux forces économiques des pays riches. Et la mondialisation d'aujourd'hui est en fait la mondialisation économique. On peut noter qu'en Occident on fait référence à des partis du monde comme «des marchés émergents». Pas des peuples, seulement des marchés ; les peuples sont perà§us comme des cibles pour l'activité économique, des clients pour l'industrie de la dette, des consommateurs pour les industriels de l'armement trafiquants de mort ! Cette attitude prédatrice des expansionnistes économiques de l'Occident doit àªtre combattue. Nous sommes pour le mondialisation : mais la mondialisation pour laquelle les Humanistes devraient se battre n'est pas celle du marché, pas celle du marché libre ni celle de la variété planifiée, mais la mondialisation de l'esprit libre. C'est la mondialisation de l'esprit, de l'universalisation de nos réalisations pour laquelle nous devons tendre nos efforts.
L'Humanisme est un accomplissement culturel de l'humanité, et peu importe qu'il vienne de la Grèce, ce qui n'est pas le cas, ou qu'il vienne de l'Inde - màªme si à§a n'est pas le cas. Je pense que c'est un défaut de compréhension de notre humanité commune aussi bien qu'une érudition imparfaite d'affirmer que seule quelques endroits du monde ont contribué à son progrès. Dans ce monde «divisé par des cartes» nous sommes trop souvent placés dans des moules qui sont créés par l'étymologie, par la chronologie et par la géographie. L'Humanisme est né dans la nature humaine, et c'est pour cette raison qu'il est universel, et non parce qu'il est venu du nombril du monde, qui pour la plupart des gens habitant en Occident est la société esclavagiste de la Grèce ancienne. Que l'Occident ne soit pas trop fier : l'esclavage des Africains, l'adoption de l'une des religions les plus irrationnelle, l'impérialisme et la bombe atomique font partie de son histoire.
La modernisation, pas l'occidentalisation
L'Occident devrait théoriquement incarner les réalisations les plus grandes de l'Humanisme : la démocratie, le libre choix, les droits de l'homme, l'esprit de la science, l'esprit d'ouverture... Mais quand on regarde qui sont les bénéficiaires des pays jouissant de ces réalisations, il est naturel de commencer à douter. Particulièrement quand on est citoyen d'un pays du Tiers Monde, quand vous àªtes, comme un Humaniste américain l'a dit un jour, dans «non pas le Tiers Monde mais le monde des deux tiers», alors vous àªtes sous l'une des «kléptocraties» à la Mobutu ou dans les républiques bananières d'Amérique du sud soutenues par la collusion active de l'Occident, ou dans un pays o๠l'on vend des technologies destructrices.Continuons à regarder autour de nous : un cinquième du monde (l'Occident) participe aux quatre cinquièmes de son activité économique. Des vingt-trois milliards de dollars du PIB, dix-huit appartiennent à seulement un cinquième du monde (l'Occident). Si nous devons àªtre équitable, alors les ressources du monde devraient àªtre équitablement réparties - tout ne devrait pas àªtre exporté vers l'Occident ?! Nous voulons absolument que le reste du monde bénéficie des réalisations de la science et de la technologie, et nous espérons bien que cela conduira à un meilleur niveau de vie pour tous les habitants de la planète, mais le modèle occidental de développement - de consumérisme débridé - est inapproprié. Remplaà§ons le libre échange par le commerce équitable ; remplaà§ons les concepts de sécurité militaire par ceux de la sécurité humaine et du bien-àªtre. Remettons l'Humain au centre de nos préoccupations.
Elargissons notre champ d'action
L'Humanisme combat le despotisme de la religion, mais pourquoi ne pas combattre le despotisme du marché ? Si la société de la mondialisation qui se forme doit àªtre formée sur des principes universels, alors pouvons-nous simplement laisser se produire l'appauvrissement de la planète sans contester ? Nous avons besoin de faire la démonstration que nos valeurs ne sont pas seulement un particularisme exalté, mais qu'elles ont une signification universelle.Alors est-ce que les Humanistes doivent jouer un rà´le politique ? Je pense qu'ils devraient le faire. Pas d'assumer le pouvoir politique tel que celui auquel nous sommes habitués ; pas la «contestation des intéràªts déguisés en conflit de principes». Pas le soutien aux démocraties qui sont fondées sur «la sagesse collective de l'ignorance individuelle» - mais la politique de la liberté - la politique de la libération des peuples par la lutte pour les droits de l'homme. Qu'est-ce que l'Humanisme sinon les droits de l'homme ?
L'Humanisme de ce siècle doit àªtre un Humanisme en colère, un Humanisme de tous les terrains ; un Humanisme qui n'est pas vaincu «par le pessimisme de la pensée, mais embrasé par l'optimisme de la volonté» ; un Humanisme qui a la volonté de se mettre en valeur. Nous avons besoin d'un zèle missionnaire dans l'Humanisme, mais pourtant cela devra àªtre un Humanisme au-delà de la religion ; un Humanisme post-religieux.
Approfondissant notre identité
Quand nous ouvrons en grand nos bras, jusqu'o๠allons-nous ? J'ai entendu suggérer que le groupe Humaniste devrait ouvrir les portes à l'adhésion màªme des religieux parce que l'Humanisme n'exclut personne[2]. C'est la tà¢che de la société de n'exclure personne et d'assurer qu'aucun progrès de la pensée n'est exclu, et nous devons travailler à la réalisation d'une telle société. Cependant, un groupe Humaniste ne devrait àªtre ouvert qu'à des Humanistes parce que nous avons des objectifs communs à poursuivre et des buts communs à atteindre. Dans notre contexte, nous avons besoin de penser en termes d'organisation. Le mode organisationnel a ses propres écueils, sans aucun doute - fréquemment nous sommes prisonniers dans des identités d'organisation ; et parfois les organisations à auxquelles nous appartenons deviennent notre propre identité. N'est-ce pas pour cela que quelques groupes Humanistes sont en conflit les uns avec les autres ? Notre identité je crois devrait àªtre en tant qu'àªtres humains, d'abord et en fin de compte - une identité que nous accomplissons au mieux au travers de l'Humanisme.J'ai avancé la proposition que les Humanistes aillent au-delà de la religion et englobent d'autres champs de l'activité humaine, comme l'économie et la politique, mais j'aimerais aussi souligner l'importance de continuer l'examen critique de la religion. Mes propositions ne sont pas d'abandonner nos anciennes tà¢ches, mais d'en reconnaà®tre de nouvelles. Je demande aussi que l'on approfondisse notre identité en màªme temps que l'on élargisse notre champ d'action : qu'il n'y ait aucun doute - nous sommes les enfants de la raison, et comme Edd Doerr l'a dit : «que la passion gonfle nos voile mais que la raison tienne la barre». Les Humanistes ont besoin de continuer à sauvegarder la liberté de conscience individuelle en défendant des véritables états laïques, et nous devrions aussi nous battre pour des sociétés laïques. Il y a une nouvelle tendance parmi les Humanistes maintenant : quand quelqu'un critique la religion la religion, on nous exhorte à àªtre positifs, pas négatifs. Pourtant, comme Levi Fragell l'a demandé : «qu'y a-t-il de négatif quand on retrouve le bon sens ?» Voltaire nous a prévenus que les gens qui croient des absurdités commettent également des atrocités et nous devons nous protéger nous-màªmes et les autres contre le fanatisme. Quand c'est nécessaire, l'Humanisme doit détruire afin d'ouvrir la voie vers ce qui est nouveau et meilleur. Pourquoi la religion devrait-elle àªtre épargnée de notre regard critique ?
L'Humanisme est thixotropique
Quand nous irons dans la société et que nous essayons d'influencer les gens avec nos idées modernes, libératrices, laïques et rationnelles, nous aiderons à humaniser notre société. Que les gens adhèrent à nos organisations, ou qu'ils n'adhèrent pas est moins important que d'accomplir une société construite sur des valeurs humaines. Une société qui est construite sur des valeurs humaines sera une société Humaniste, et c'est ce que nous désirons.Le défi crucial pour nous, et en fait le défi de l'Humanisme de ce siècle sera : «Comment allons-nous étendre les valeurs de l'Humanisme à la condition du monde présent et à venir ?» La réponse je crois peut àªtre trouvée dans du ketchup. Le ketchup est thixotropique - c'est à la fois liquide et solide. Et l'Humanisme l'est aussi, qui peut détruire le mauvais et en màªme temps reconstruire le meilleur - c'est ce qu'il a fait dans le passé et qu'il peut faire dans l'avenir. Aussi, l'Humanisme peut àªtre organisé dans le contexte de l'IHEU et des ses organisations membres ; mais il peut aussi àªtre un mouvement. Puisque nous regardons notre tradition comme une tradition humaine qui existe de l'intérieur et en dehors de nos groupes, nous devrions àªtre capables de construire des alliances avec des gens, màªme en dehors de nos groupes, pour réaliser nos buts communs. Donc pour moi la question cruciale est la suivante : «Comment l'Humanisme peut-il conserver son identité thixotropique de destructeur et de créateur ; ou d'une organisation et d'un mouvement de faà§on à ouvrir la voie à une nouvelle civilisation ?»
La réponse à cette question sera la clé de nos espoirs, et sans doute la réponse au problème de l'avenir de l'Humanisme.
