La séparation de l'Eglise et de l'Etat au Mexique
Paris, le 5 juillet 2005
Georges-André MORIN
L'examen des rapports de l'Eglise et de l'Etat au Mexique nécessite un retour historique sur la période coloniale. C'est à ce moment là que se nouent les problèmes selon un schéma classique. En terme d'histoire coloniale l'application de la théorie des « deux glaives », chère à l'Eglise depuis Augustin d'Hippone, plus familièrement la répartition des rà´les entre le glaive et le goupillon est que le goupillon suit immédiatement le glaive. Si Cortès s'empare de l'empire aztèque en 1520/1521, dès 1522 l'Eglise est à pied d'oeuvre, Sainte Inquisition comprise. Il ne s'agit pas seulement d'évangéliser les Indiens, les « gentils d'Amérique », mais aussi de surveiller les conquistadors qui loin de l'Espagne pourraient succomber à diverses tentations.
Une apparition locale de Marie « encore et toujours vierge », Notre-Dame de Guadalupe, en 1535 montre que le Ciel suit de très près cette action d'évangélisation et n'hésite pas à donner un coup de main. A partir de 1572, les Jésuites complètent l'action des dominicains et des franciscains. A la fin du XVIe siècle, le Mexique est donc un pays catholique. Conformément à une vieille et efficace tradition de double langage l'Eglise peut présenter un cà´té positif de son action vis-à -vis des indiens. Mais il n'est pas un ancien temple qui ne soit coiffé au minimum d'une croix, le plus souvent d'une chapelle. Le culte des saints, comme en Occident au Ve siècle, sert à détourner les vestiges du polythéisme antérieur... L'Eglise veille attentivement à éviter les horreurs du syncrétisme et autres dérives. La Sainte Inquisition est là pour à§a. La position inférieure des indiens fait qu'ils échappent à son tribunal.
Ce Mexique devenu catholique comporte toutes les caractéristiques qui permettent à l'Eglise d'àªtre un Etat dans l'Etat :
- privilège de juridiction,
- avantages fiscaux,
- constitution de patrimoines de main-morte par capacité successorale (en fait, le droit à captation d'héritage),
- et monopole de l'enseignement.
Ce système (classique) connaà®t son apogée au XVIIe siècle, avec le soutien total du pouvoir royal qui se réserve cependant une possibilité de contrà´le, le « patronato ». L'avènement des Bourbons dans les tous derniers jours de ce siècle va induire un début de changement. Peut-àªtre le fait d'une dynastie moins étroitement liée à Rome que les Habsbourg ? Philippe V interdit aux religieux d'ouvrir de nouveaux couvents, puis d'accueillir des novices, puis d'intervenir dans la rédaction des testaments. Son troisième fils et successeur, Charles III procède brutalement le 25 juin 1767 à l'expulsion des Jésuites de leurs 23 collèges et 103 missions. Le XVIIIe siècle est là aussi marqué par la diffusion des « Lumières » et la création de nombreuses loges maà§onniques, souvent militaires.
L'indépendance
Le processus qui conduit à l'indépendance repose sur un double paradoxe. En 1810, la colonie prétend rester fidèle aux Bourbons et refuse de reconnaà®tre le régime issu de l'invasion de la métropole espagnole par les troupes napoléoniennes. En fait, les soulèvements populaires conduits par Hidalgo, puis Morelos sont durement réprimés. Mais le retour des Bourbons est incarné en Espagne par la sinistre figure de Ferdinand VII. Réputé libéral quand il était prisonnier en France, il se révèle un réactionnaire de la pire espèce, une fois restauré. Mais il finit par àªtre confronté en Espagne màªme à un soulèvement libéral conduit par Riego. Celui-ci prend des lois anticléricales, l'Eglise ayant soutenu la réaction absolutiste :
- suppression des ordres monastiques et de la « Sainte » Inquisition
- suppression des privilèges de juridiction,
- réduction des dà®mes.
Ces lois sont mal accueillies au Mexique. L'Eglise préfère un Mexique clérical indépendant d'une Espagne devenue anticléricale. Elle soutient un général qui avait contribué à écraser la révolte de Morelos, Augustin Iturbide. L'indépendance est proclamée le 28/09/1821. Mais l'Eglise se trouve immédiatement en porte à faux, d'abord en raison de ses énormes richesses face à un Etat dépourvu et de sa main mise sur l'enseignement, mais aussi par le fait que le pape, Pie VII Chiaramonti, élu en 1800, l'homme du concordat négocié en 1801 avec le consul Bonaparte, l'homme du sacre de Napoléon, refuse de reconnaà®tre le nouvel Etat (pour ce faire il faudra attendre 1836, sous son troisième successeur Grégoire XVI Cappelari). Il faut ménager l'Espagne redevenue absolutiste après l'expédition franà§aise de 1823, organisée par Chateaubriand.
Après le bref règne d'Iturbide, autoproclamé empereur Augustin Ier, puis promptement fusillé, la constitution de 1824 met en place un système institutionnel proche de celui des USA avec un Président élu pour 4 ans, non rééligible immédiatement. Le premier président, Victoria, sera le seul à avoir un mandat normal. Le Mexique est agité pendant près de trente ans par les coups d'Etat et les prises de pouvoir intermittentes du général Santa-Anna, le calamiteux « Napoléon mexicain ». A ce moment là , 10 diocèses et 4000 pràªtres, soit un pour 2000 habitants quadrillent le pays. Le système repose sur l'alliance des grands propriétaires créoles et généraux cléricaux. Cependant, en 1833, le président libéral Gomez Farias s'attaque une première fois aux privilèges de l'Eglise en contrà´lant les nominations ecclésiastiques et en supprimant la dà®me. Il est renversé. Santa Anna appuie les cléricaux pour revenir au pouvoir. Il perd une jambe lors du bombardement de Vera Cruz par la marine franà§aise en 1839. Cette jambe est enterrée en grande pompe dans la cathédrale de Mexico, puis exhumée lors d'une éclipse du général. Le Mexique perd plus sérieusement le Texas (1836), puis la Californie et le Nouveau-Mexique (1848), soit la moitié de son territoire, au profit du grand voisin du Nord. Plus glorieux que jamais malgré ces désastres Santa-Anna revient au pouvoir en 1853, sur un programme conservateur et avec l'appui du clergé. Tout cela sombre dans la farce et le désordre. Le glorieux général rejoint une fois de plus ses haciendas colombiennes en janvier 1855. La droite mexicaine entretient alors l'idée d'un prince étranger à la manière de la Belgique ou de la Grèce. Les libéraux reprennent le pouvoir avec le retour de Gomez Farias auquel succède Comonfort.
La Réforme
En novembre 1855, le ministre de la justice, Benito Juarez supprime les privilèges judiciaires de l'Eglise. En 1856 la loi Lerdo de « désamortissement des propriétés rurales et urbaines des corporations civiles et religieuses » organise la vente des biens de l'Eglise aux exploitants. La résistance du clergé et les menaces d'excommunication à l'encontre des acquéreurs conduiront à d'importants achats par des capitaux étrangers. A Pà¢ques en 1857, le président Comonfort se voit interdire l'entrée de la cathédrale de Mexico. Une loi laïcise l'état-civil et les cimetières. Enfin la constitution du 16 septembre 1857 garantit la liberté de l'enseignement. L'archevàªque de Mexico condamne 7 articles de la constitution et excommunie ceux qui lui pràªtent serment. Le pape, Pie IX Mastaï-Ferretti, qui n'est pas encore infaillible, confirme et éconduit l'envoyé du président Comonfort. Le Mexique rompt ses relations diplomatiques avec Rome.
En janvier 1858, le coup d'Etat du général Zuluoga met un terme au gouvernement libéral et déclenche la guerre civile. Juarez et Lerdo soutenu par le gouvernement des USA, le président Buchanan (esclavagiste qui sera battu par Lincoln en 1860), contrà´lent une partie du Mexique. Dans les régions contrà´lées par les libéraux, une loi de 1859 confisque les biens du clergé et la loi de juillet 1859 institue la séparation de l'Eglise et de l'Etat. En janvier 1861, Juarez fait son entrée triomphale à Mexico.
Mais l'élection de Lincoln suscite la sécession sudiste et la guerre qui s'en suit. Les puissances européennes, Angleterre Espagne et France, puis France seule, en profitent pour intervenir et rétablir les conservateurs. Il est alors fait appel à un prince étranger, le choix de Napoléon III se porte sur Maximilien de Habsbourg qui accepte après de longues hésitations levées par une intervention personnelle de Pie IX. Il y laissera sa vie et sa femme sa raison, malgré le ralliement de l'éternel Santa-Anna brièvement maréchal de l'Empire mexicain qu'il trahit au profit de Juarez, contre lequel ensuite il ne peut s'empàªcher de comploter ce qui lui vaut un nouvel exil. Curieuse figure que ce général sans conviction et sans programme qui occupe inutilement le devant de la scène mexicaine pendant quarante ans. Toute ressemblance avec un homme politique franà§ais contemporain ne serait que pure coïncidence...
En 1867, la république mexicaine est restaurée. Juarez meurt en 1872. Le frère de Lerdo lui succède pour un mandat jusqu'en 1876. Puis un de ses généraux, Porfirio Diaz s'installe à la présidence jusqu'en 1910. Cette dictature de fait, le « porfiriat » se termine par une réélection de trop en 1910, une révolte à partir de novembre 1910, et en mai 1911 l'exil du vieux dictateur qui meurt en 1915 à Paris. Le porfiriat avait mis en veilleuse la question religieuse.
La guerre civile
Lee président libéral qui succède à Diaz, Madero, est assassiné en 1913 par une brute, le général Huerta. Le Nord du pays se révolte sous la conduite du sénateur constitutionnaliste Carranza, appuyé par des mouvements populaires conduits par deux figures mythiques, au Nord Pancho Villa, au Sud Emiliano Zapatta. Villa aurait dit un jour « Hennessy est le seul nom gringo que j'entends avec plaisir ». Dans le Sonora, Etat du nord du Mexique, Carranza est soutenu par le général Obregon.
Le soulèvement contre les troupes fédérales de Huerta est général. Il fuit en 1914. Les USA soutiennent de fait les révolutionnaires, d'autant que Huerta avait recherché des soutiens allemands. Carranza réunit la convention de Querétaro qui aboutit à la constitution de 1917. Celle-ci reprend celle de 1857, tout en approfondissant les dispositions relatives à l'église:
- aucun ecclésiastique ne peut diriger une école,
- les parlements des Etats peuvent limiter à leur gré le nombre de pràªtre,
- art. 23 « tout acte religieux de culte public devra se célébrer à l'intérieur màªme des temples, lesquels seront toujours sous la surveillance de l'autorité ».
La promulgation de cette constitution met officiellement fin à la guerre civile. C'est à ce moment là qu'une intervention allemande auprès du gouvernement mexicain (la dépàªche Zimmermann) sert de prétexte à l'entrée guerre des USA aux cà´tés des alliés.
Carranza, en 1920 cède à la tentation de la réélection ; en outre une politique germanophile le fait mal voir des USA. Il est renversé par une alliance Obregon/Villa, puis assassiné. Obregon lui succède pour un mandat de 4 ans, puis en 1924 passe la main à Plutarco Elias Callès. Celui-ci, pour des mesures prises dans le cadre de la constitution est accusé par l'Eglise de conduire une politique anticatholique. En 1926, l'Eglise, faute d'obtenir une révision de la constitution décide de suspendre la célébration du culte. Là encore, il faut au-delà du seul Mexique regarder qui gouverne au Vatican... La suspension du culte permet d'entraà®ner à la révolte des masses peu éduquées. Le mouvement qui s'ensuit provoque des désordres sporadiques pendant trois ans de 1926 à 1929, au nom du « Christ-Roi », nécessitant de multiples interventions de l'armée mexicaine. En juillet 1928, quelques jours après une nouvelle élection Obregon est assassiné par un catholique fanatique. Callès, « chef de la Révolution » reste l'homme fort du pays sous les présidents qui se succèdent
Le Parti Révolutionnaire Institutionnel
La question de la réélection est tranchée par l'allongement à six ans du mandat accompagné de l'interdiction stricte de se représenter. Le premier sexennat est celui de Lazaro Cardenas, de 1934 à 1940. Il inaugure sa présidence, en exilant Callès aux Etats-Unis. En 1938, il nationalise les pétroles mexicains. Il a aussi le rare courage d'offrir un asile au plus célèbre proscrit du XXe siècle, Léon Trotsky.
Pendant une longue période l'Eglise se fait prudemment discrète. Pendant cette période, l'Eglise s'organise autour de l'Action Catholique Mexicaine, et de faà§on souterraine par la « Sinarquia », organisation qui a son équivalent contemporain dans l'extràªme-droite franà§aise. De là est issu le Parti d'action Nationale (PAN), fondé en 1939. Le système du PRI finit par s'essouffler, ce qui permet à l'Eglise de se manifester sur le terrain politique à partir de la fin des années 1960. Ainsi, en 1992, le président Salinas rétablit des relations diplomatiques avec le Vatican après 135 ans d'interruption, mais il est obligé de ravaler en 1992 des projets de réforme constitutionnels envisagés à la demande du clergé.
Il faut l'avènement en 2000 de Vicente Fox, candidat du PAN, parti d'opposition de droite, pour permettre une visite au Mexique de Jean-Paul II Wojtila, en 2002.
En conclusion, pour arriver à trois ou quatre choses qui nous paraissent aller de soi, la liberté d'enseignement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression de privilèges fiscaux et de juridiction, il aura fallu à nos amis mexicains plus d'un siècle, deux guerres civiles, une invasion étrangère, la répression de soulèvements sporadiques mais récurrents, face à un adversaire qui en fait ne désarme pas. Il est remarquable que l'évolution la plus récente, mais pas forcément la plus rassurante est celle du développement rapide de sectes protestantes diverses soutenues par certains milieux de la droite américaine. Mais n'a-t-on pas vu en 2004 le soutien paradoxal donné à Bush par le Vatican contre son adversaire catholique, réputé libéral ?

