Expulsés de l'Humanité: l'Industrie Négationiste
Bat Ye'or
Nous avons entendu des témoignages convaincants sur une détresse humaine et des violations de la dignité de la personne et du droit des peuples. Ces abus s'inscrivent dans la continuité historique qui a été évoquée : celle du jihad et de la dhimmitude pour les populations infidèles soumises. Cette histoire cependant continue d'àªtre totalement niée par les négationistes et c'est précisément ce négationisme historique qui maintient et protège la pérennité de ces injustices. Jihad et dhimmitude constituent un ensemble unifié, homogène qui représente à la fois une structure doctrinaire, juridique, et un comportement politique et social forgé dans 13 siècles de préjugés.
Selon les fondateurs des 4 écoles de droit coranique qui écrivaient entre le 8è et le 9è siècle, le jihad est une guerre d'obligation divine que doit mener la communauté musulmane afin d'imposer la religion et la loi d'Allah sur l'ensemble de l'humanité. Cette doctrine fut élaborée à partir du 8è siècle sur la base et l'interprétation des textes sacrés musulmans. Elle est exposée, décrite, argumentée dans un nombre incalculable d'ouvrages qui sont publiés jusqu'à aujourd'hui. Toutefois les Musulmans progressistes rejettent cette conception.
Que nous disent ces livres ? Ils nous disent d'abord qui sont les ennemis que doivent combattre les musulmans. Ces ennemis sont les infidèles, et les juristes-théologiens nous expliquent pourquoi il faut les combattre et nous donnent l'énumération très détaillées de toutes les techniques de guerre pour les vaincre. On retrouve ces arguments sous la plume de Sayyed Qutb, l'islamiste égyptien éxécuté en 1966, et de son maà®tre et contemporain pakistanais, Maududi. Cette entreprise d'islamisation étant sacrée ne peut cependant àªtre laissée au hasard. Elle doit àªtre conduite selon des lois conformes aux préceptes de la chari'a. Le jihad est donc une idéologie et une juridiction qui règle les relations entre les Musulmans et les non-Musulmans, les conditions de la guerre, celles de la tràªve et celles de la soumission. C'est cet ensemble qui, parce qu'il est déterminé par des lois coraniques selon ses fondateurs, établie les valeurs justes et l'ordre juste du monde. Les doctes déclarations de Bin Ladden et de ses lieutenants n'ont rien de nouveau ni d'original, elles répètent exactement des textes vieux de treize siècles.
Le jihad existe donc dans les livres. Des livres qu'on peut voir et toucher. Mais a-t-il existé dans la réalité humaine, dans l'histoire ? C'est ce que contestent les négationistes. Or à moins de nier l'histoire du monde des 13 derniers siècles, l'on doit reconnaà®tre que tous les pays musulmans furent conquis par le jihad et qu'on en connaà®t parfaitement le déroulement et les épisodes. Si donc le jihad a existé dans l'histoire de l'humanité, c'est donc que les cibles du jihad ont existé aussi. Car on ne fait pas la guerre contre le vent. C'est cet Autre, ce dar al-harb, ce monde de la guerre qui constitue la dhimmitude. Autrement dit il y a deux voix dans la dhimmitude, deux perspectives : celle du jihad, la vision islamique car c'est une histoire et une conception islamique, et simultanément s'expriment les témoignages de ce monde démonisé et ciblé par le jihad, qui le subit et doit disparaà®tre.
Puisque le jihad a existé dans l'histoire, la dhimmitude aussi; elle constitue donc une réalité humaine, historique qui correspond à celle du jihad. Elle en est son revers si vous voulez. Et elle est circonscrite dans le cadre géographique du jihad. Elle fait partie de l'histoire de l'humanité, une histoire qui s'est étendue sur trois continents et qui dure encore depuis 13 siècles. La dhimmitude c'est l'histoire de tous les peuples infidèles vaincus par le jihad. Bien qu'ils aient été très divers, sur le plan des religions, des moeurs, des cultures, ils furent tous soumis aux màªme lois prescrites par la chari'a pour les peuples vaincus et en fonction de leur religion. Ces lois furent appliquées avec quelques variantes au Maghreb, dans tout le Moyen-Orient, en Europe, en Perse, au Yémen, aux Indes. Elles expriment en général la màªme mentalité et ont imposé à leurs victimes le màªme mode de vie.
La dhimmitude c'est donc l'étude objective de ces peuples soumis, fondée sur les documents qu'ils ont laissés, et sur les documents des pouvoirs islamiques. C'est l'examen des conditions de leurs défaites et de leur soumission, des lois qui les gouvernaient, de leur adaptation à ces lois, de leur mentalité. En fait c'est un énorme panorama historique qui comprend divers domaines. Ces peuples n'ont pas évolués de la màªme faà§on, certains ont disparus, certains se sont convertis, certains ont survécu, d'autres se sont libérés.
On peut maintenant se demander pourquoi cette histoire si énorme, si évidente, est niée. Elle est niée parce qu'elle est liée au jihad : une guerre génocidaire de conquàªte. Si l'on veut connaà®tre la dhimmitude, l'on doit aussi connaà®tre le jihad. Or aujourd'hui il est politiquement incorrect d'en parler. C'est parce que le jihad est nié que la dhimmitude qui en est sa conséquence est niée aussi. Or le jihad continue jusqu'à aujourd'hui, il s'exprime de diverses faà§ons, jihad culturel dans les universités occidentales, jihad économique, comme lors de la guerre du Kippour, jihad par le terrorisme, ranà§onnement des otages, jihad en Israà«l, au Soudan, en Indonésie, au Cachemire, au Liban. Toutes les activités des islamistes aujourd'hui s'inspirent de la doctrine et des tactiques du jihad. On les retrouve décrites de multiples fois dans toute la littérature sur le jihad et cela sur trois continents. C'est cette négation du jihad qui a empàªché l'Europe des droits de l'homme d'intervenir au Liban, au Soudan, de dénoncer le génocide qui a causé 2 millions de morts, l'esclavage des femmes et des enfants et d'indescriptibles souffrances à des populations innocentes.
La dhimmitude existe aussi aujourd'hui. On peut l'observer dans tous les pays arabes du Moyen Orient, en Turquie, en Iran, au Pakistan, au Bangladesh. Ses victimes sont des Chrétiens ou des hindous, ou des Juifs s'il y en a. C'est ainsi qu'en Egypte, au Pakistan, les filles chrétiennes sont souvent enlevées pour àªtre converties. Les discriminations habituelles sont appliquées concernant le culte, les fàªtes religieuses, les emplois, les témoignages devant les tribunaux et les peines légales.
Nous avons donc d'un cà´té cette histoire appartenant à un nombre considérable de peuples et qui continuent jusqu'à aujourd'hui, et d'un autre cà´té, un racisme qui nie, non seulement l'histoire, mais la réalité actuelle et qui continue d'affirmer la justice du jihad et de la dhimmitude. Les peuples de la dhimmitude qui contestent la version islamique de leur histoire sont traités d'islamophobes. Ils sont obligés d'appeler le système d'expropriation, de déculturation, de ranà§onnement, d'avilissement qui leur fut imposé : justice. Autrement dit, ils doivent adhérer à la conception islamique de leur propre iniquité.
Le négationisme a des conséquences très importantes. Sur le plan moral d'abord, on peut se demander pourquoi l'histoire d'une si grande partie de l'humanité doit àªtre jetée aux oubliettes. Pourquoi supprimer la mémoire historique de tant de peuples? Quelles sont les raisons qui interdisent qu'on examine ces récits, ces textes provenant de régions et de périodes différentes mais qui s'intègrent dans un ensemble ayant une certaine homogénéité, celle de la dhimmitude. Des textes qui ont été écrits et qui nous ont été conservés au prix de grands efforts.
Si l'on passe maintenant du plan moral au plan politique, il est clair que le négationisme historique concernant le jihad et la dhimmitude conduit à nier leurs manifestations actuelles et contribuent à nous rendre amnésique et confus, incapables de les reconnaà®tre aujourd'hui et de comprendre les dangers de notre époque.
Or l'histoire de la dhimmitude était parfaitement documentée par des érudits tels que Antoine Fattal, Emmanuel Dufourcq, Lévy-Provenà§al et bien d'autres encore jusque vers le milieu des années 1970. Et puis subitement un total renversement. Que s'est il passé ?
L'Europe - c'est-à -dire les pays de la CEE - adopta un projet stratégique d'union, de solidarité et de collaboration avec le monde arabe, axé sur l'anti-Américanisme et l'anti-sionisme. Dans cette perspective qui envisageait la fusion des deux rives de la Méditerranée, l'histoire du jihad et des peuples dhimmis fut occultée au profit d'une politique de Dialogue et d'entente avec le monde arabo-musulman. Cette politique était fondée sur une nouvelle sous-culture : le Palestinisme qui enseignait la grandeur, la tolérance et la supériorité de la civilisation islamique, et la victimologie du monde arabo-islamique afin de culpabiliser l'Europe. Selon cette vision historique, c'est l'Europe, c'est-à -dire le Christianisme qui en raison de son impérialisme raciste, est à la source des conflits islamo-chrétiens. C'est donc le Christianisme qui doit faire son mea-culpa, travailler à la destruction d'Israà«l pour favoriser la réconciliation arabo-européenne et islamo-chrétienne. Cette école de pensée qui rejette l'histoire fut conà§ue, enseignée et imposée par des Européens et des Chrétiens du Levant, Edward Said en fut le grand pràªtre, elle est diffusée par des milieux religieux, protestants (Norman Daniel, Naim Stifan Ateek) et catholiques, mais aussi par des communistes et des partis d'extràªme gauche. Autrement dit le négationisme n'est pas seulement le résultat du refus des Musulmans de considérer leur histoire selon d'autres critères que ceux de la perfection du jihad et de la chari'a, mais également une politique européenne défendue avec acharnement par des Européens. C'est ainsi que Le Point, après avoir publié une interview sur mon travail, a publié aussità´t deux critiques virulentes contre moi, et a opposé un silence dédaigneux à mes humbles demandes de me défendre contre mes détracteurs.
Au vu de l'échec total de cette politique du fait de la recrudescence du jihad et du terrorisme ainsi que de l'aggravation de la condition des communautés dhimmies dans les pays musulmans, on peut se demander si la suppression de l'histoire et son maquillage pour servir des objectifs mercantiles à court terme, contribue à la paix entre les peuples ou au contraire encourage les pratiques inhumaines des temps passés à se perpétuer et à se recycler dans des formes modernes. Nous ne pourrons défendre les droits des victimes du jihad et de la dhimmitude, si nous refusons de reconnaà®tre ces pratiques. D'autant plus que, comme on l'a entendu, la culture de la dhimmitude est largement importée en Europe, notamment la loi sur le blasphème et les politiques d'intimidation, de tabou et de censure.
.
Enfin sur le plan moral, n'est-il pas temps de rendre justice aux peuples dhimmis en leur restituant leur histoire, l'héroïsme de leur combat pour survivre, pour témoigner dans un monde qui leur fut toujours hostile et réclamer leur droit à la mémoire et leurs droits humains ? Tant que cette histoire sera niée par le racisme anti-dhimmi, leur humanité le sera aussi, car leur exclusion négationiste de l'histoire, les excluent aussi de l'humanité.
