Les femmes victimes de l'intégrisme

Caroline Fourest
 France

Caroline Fourest

Comme sociologue et comme journaliste, je travaille depuis dix ans sur la question de l'intégrisme, tout spécialement sur la question de l'intégrisme et les femmes. En 2003, j'ai publié avec Fiammetta Venner, ici présente, un livre -- Tirs Croisés. La laïcité à  l'épreuve des intégrismes-- qui comparait les trois intégrismes monothéistes sur la question des femmes, de la sexualité, de la culture, de l'emprise politique et de la violence.

Dans le contexte de l'après 11 septembre, la question posée par ce livre était de savoir si la dangerosité des intégrismes s'expliquait en fonction de la nature màªme de la religion qui le produit ou en fonction des contre-pouvoirs qui opèrent, ou non, pour faire barrage à  cet intégrisme ?

Mais tout d'abord, avant d'aller plus loin dans mon développement, permettez-moi de faire une précision de vocabulaire pour que nous parlions tous de la màªme chose. J'utilise deux mots qui sont généralement intraduisibles en anglais ou en arabe, ce qui n'est pas un hasard puisqu'ils relèvent tous deux d'une conception assez franà§aise des rapports entre le religieux et le politique.

- Le premier est « Intégrisme ». C'est le terme que l'on traduira en anglais par « religious extremism » mais qui ne correspond pas exactement à  mon propos. Je désigne par « intégrisme » des mouvements religieux qui ne sont pas seulement extràªmes, violents ou terroristes mais qui peuvent àªtres simplement liberticides du point de vue politique, ce qui inclue aussi bien un mouvement musulman comme les Frères musulmans que la Christian Coalition. Ce mot est important pour ne pas minimiser les dégà¢ts que sont capable de faire les mouvements religieux et politiques sur les libertés individuelles comme les droits des femmes. Tandis que « religious extremism » tend minimiser cet impact au regard de la question du terrorisme par exemple.

- Il y a un second terme que j'utiliserai également en Franà§ais, car il est également intraduisible en anglais ou en arabe est celui de « laïcité ». En France, nous l'entendons comme un système qui garantit la séparation stricte du politique et du religieux. Tandis que dans beaucoup de pays, ailleurs, dans le monde, il est souvent entendu comme la neutralité de l'Etat au regard de la confession de ses citoyens voire comme la garantie du pluralisme religieux par l'Etat, ce qui est bien entendu très différent. En Anglais, on le traduit par « secularism », ce qui évoque surtout un processus de modernisation n'impliquant pas nécessairement la séparation du politique et du religieux. En arabe, ce mot est souvent traduit par athéisme, ce qui est une faà§on évidemment de qualifier la séparation du politique et du religieux de « blasphème ».

Ces deux précisions faites, j'en reviens à  ma question du début que je peux également formuler ainsi : pourquoi faut-il plus de courage à  Taslima Nasreen ou à  Hirsi Ali pour combattre l'intégrisme musulman qu'il m'en fallut pendant dix ans face à  l'intégrisme chrétien en France ? Faut-il chercher l'explication dans la nature màªme des religions ? Je ne le crois pour une raison simple : le sexisme et l'oppression des femmes sont les valeurs les mieux partagées par les intégristes des trois religions.

St Paul recommandait le voile pour les femmes en signe de sujétion à  Dieu et leur niait le droit de parler en public. Certains intégristes chrétiens continuent de croire en ses enseignements.

Un juif ultra-orthodoxe commence sa prière du matin par ses mots : « loué soit Dieu de ne pas m'avoir crée femme » et quand on observe le peu de droits accordés aux femmes ultra-orthodoxes on comprend pourquoi : elles sont privées du droit de chanter, d'étudier la Thora, obligée de se raser le crà¢ne ou porter perruque, et sont répudiées si elles sont soupà§onnées d'àªtre infécondes. Ce qui revient à  dire qu'elles ne sont utiles qu'en tant que mères.

Les intégristes juifs, chrétiens et musulmans partagent tellement la màªme vision des femmes qu'ils travaillent main dans la main aux Nations Unies contre l'avortement et la planification familiale ou les droits des minorités sexuelles. Plusieurs résolutions en faveur de la prévention du Sida, de la planification familiale ont dû àªtre annulés à  cause de la pression conjointe du Vatican, de la délégation prolife américaine et des pays islamiques. Mais alors pourquoi l'intégrisme musulman donne-t-il le sentiment d'àªtre aujourd'hui plus menaà§ant envers les droits des femmes ?

- La première explication vient du fait que les groupes musulmans intégristes, o๠qu'ils évoluent, ràªvent d'incarner une forme de résistance à  l'occidentalisation du monde. Or l'égalité homme-femme incarne à  leurs yeux le summum de la décadence occidentale, ce qui les pousse a contrario à  redoubler de sexisme, quitte à  prendre les femmes deux fois en otage : et de leur sexisme et de leur surenchère anti-occidentale.

- Deuxième explication : le degré de sécularisation et d'application de la laïcité fait toute la différence. L'intégrisme musulman est d'autant plus menaà§ant qu'il se développe dans un nombre plus élevé de pays o๠la religion imprègne le climat culturel, social et politique. Les femmes juives de Me Shéarim ont la màªme vie que les Iraniennes ou les Saoudiennes. A une différence de taille près : une femme de Mea Shéarim qui ne souhaite pas subir les diktats des ultra-orthodoxes peut saisir la justice israélienne, en principe laïque, et obtenir réparation. En Arabie Saoudite ou en Iran, si une femme porte plainte parce que son mari l'a obligée a porter le voile, c'est l'Etat lui-màªme qui la mettra en prison. Autant la vie d'une intégriste juive est la màªme que celle d'une intégriste musulman. Autant la vie d'un(e) démocrate ou d'un(e) laïque n'est pas la màªme à  Mea Shéarim ou à  Téhéran. Toute la différence est là .

- Màªme lorsque l'Etat prétend àªtre sécularisé mais qu'il n'est pas vraiment laïque, au sens o๠je l'ai défini, o๠il ne renonce pas totalement à  instrumentaliser le religieux pour asseoir sa légitimité, le climat est favorable aux intégristes au détriment des laïques et des femmes, qui auront plus de mal à  résister.

Question : pourquoi existe-t-il un nombre plus élevé des théocraties islamiques que de théocraties chrétiennes ou juives ? Est-ce parce que la religion musulmane ne fait pas la différence entre le religieux et le politique ? Mais le judaïsme et christianisme non plus si on les y obligeait pas. Le fait que Jésus ait dit de rendre à  César ce qui était de César n'a pas empàªché Constantin de bà¢tir un empire chrétien ni n'empàªche le Vatican d'exercer une pression politique sur l'ONU ou l'UE contre la laïcité et les droits des femmes. Et si la droite religieuse américaine n'a pas encore transformé l'Amérique en théocratie, c'est parce que la Cour supràªme tient bon. Pour l'instant.

Par contre, un nombre élevé de régimes du Maghreb et du Machrek n'ont toujours pas renoncé à  instrumentaliser le religieux pour asseoir leur légitimité, en Arabie Saoudite de faà§on claire mais aussi en Egypte ou en Syrie de faà§on différente, au risque d'entretenir un feu qui les consumera un jour.... Car à  force de différer la démocratisation réelle de leur pays, tout en continuent à  ne pas rompre le lien entre religion et politique, ils ne peuvent qu'entretenir la flamme des mouvements intégristes se revendiquant du religieux pour constituer une alternative politique. Bien que réactionnaires et pour certains fascisants, ces mouvements apparaissent comme la seule alternative possible aux yeux des mouvements, y compris progressistes et européens, qui privent ainsi de leur soutien les mouvements laïques et modernistes qui combattent à  la fois les régimes autoritaires et les intégristes. Ce qui m'amène au second facteur expliquant la dangerosité de l'intégrisme musulman vis-à -vis les femmes : le relativisme culturel.

- Màªme dans les pays o๠l'islam est une religion minoritaire et non majoritaire, les droits des femmes sont menacés. Cette fois, peut-àªtre justement à  cause de ce statut de minoritaire dont les mouvements intégristes musulmans savent si bien tirer parti pour apparaà®tre comme des martyrs de la politique sécuritaire, raciste, néo-colonialistes dirait-on en France.... Au prétexte de la liberté d'expression et du non-jugement, le voile, l'excision ou màªme la lapidation sont présentés comme des « droits culturels » ou communautaires devant àªtre respectés sous peine d'àªtre racistes. Ce qui est une jolie faà§on de dire que les femmes nées en Europe, de culture chrétienne, ont moins de droit que les femmes immigrées ou nées en Europe de culture musulmane. Ce type de raisonnement, différentialiste, à  mes yeux proprement racistes, fait partie de ceux qui favorisent encore plus l'intégrisme musulman en privant celles et ceux qui résistent des soutiens qu'ils devraient légitimement trouver auprès des progressistes, dans les rares pays sécularisés, o๠justement le religieux a le droit d'àªtre questionné par le politique. Des ambassadeurs de l'islam intégriste, notamment proche des Frères musulmans, sont tout particulièrement chargés de diffuser une vision différentialistes propre à  anéantir l'esprit critique face à  l'islam intégriste en Europe et donc à  abandonner les femmes de culture musulmane aux mains des intégristes. Ils représentent à  mes yeux l'un des dangers devant àªtre combattu en priorité.

Plus largement, trois pistes doivent nous guider pour tenter de renforcer notre vigilance face à  l'intégrisme menaà§ant les droits des femmes :

1) D'abord l'utilisation d'un vocabulaire précis, qui ne fasse pas le jeu des intégristes et ne minimise pas leur impact sur les droits des femmes, d'o๠l'importance de diffuser -- sans les déformer ou màªme les traduire -- les termes « laïcité » et « intégrisme ». De màªme qu'il faut cesser d'utiliser le terme "islamophobie" - qui confond volontairement critique de la religion et racisme - pour lui préférer celui de "racisme". Et ce afin de distinguer ce qui relève du débat légitime et ce qui relève effectivement du racisme.

2) Faire cesser d'urgence ce relativisme culturel intolérable et proprement raciste consistant à  pardonner à  l'intégrisme musulman ce que nous ne pardonnerions pas l'intégrisme chrétien. Il faut refuser ce piège consistant à  présenter le féminisme comme un valeur occidentale ou la défense de l'égalité homme-femme comme une forme de colonisation culturelle. Le droit à  l'égalité et à  la liberté n'appartient pas à  l'"Occident" mais à  l'espèce humaine et doit pouvoir àªtre partagé par tous.

3) Enfin, à  partir de ces bases, tisser des liens du Sud au Nord entre résistants à  l'intégrisme issu de toutes les cultures. Au nom du féminisme, de la laïcité et du droit de vivre dans un monde meilleur, pour que l'épanouissement des individus, et non l'obscurantisme, demeure l'utopie de nos années a venir.

Caroline Fourest

Diplà´mée de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et en Sciences politiques, rédactrice en chef de la revue ProChoix (consacrée notamment à  l'information et à  la réflexion sur l'intégrisme, cette revue se bat pour tout les libertés individuelles découlant du principe de laïcité), journaliste d'investigation, Caroline Fourest travaille depuis dix ans sur les mouvements religieux.

Elle a notamment publié :
- Frère Tariq, discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan (2004, Grasset)
- Foi contre choix. La droite religieuse et le mouvement prolife aux Etats-Unis (2001, Golias)

avec Fiametta Venner :
- Tirs croisés. La Laïcité à  l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (2003, Calmann Lévy)